Producteur sous les radars - Kadi Gomis

Entre ski, fashion et production musicale

 

– Un portrait proposé par Oakley

En ce début d’année 2026, Knuckle Mag sort son 7e magazine annuel et explore le thème de la musique. Dans nos pages imprimées, nous avons dressé le portrait d’Hugo Burvall, ou plutôt de son alter ego de producteur : Phantom. Et figurez-vous qu’Hugo n’est pas le seul skieur à se frayer un chemin dans le monde de la trap, de prod en prod, jusqu’aux labels et à l’industrie musicale. Dans ses traces avance le Français Kadi Gomis, aux talents multiples : producteur, skieur professionnel et créateur fashion à ses heures perdues.

En pleine course pour se qualifier aux Jeux Olympiques, il revient à peine d’une Coupe du monde à Aspen, où une erreur lui a coûté une lourde chute, mais sans gravité. Un peu de repos s’impose avant les prochaines compétitions décisives. Maé Biedermann l’a rencontré, entre deux sessions passées à produire des sons sur son ordinateur.

 
 

Salut Kadi, est-ce que tu veux bien te présenter ?
Je m’appelle Kaditane Gomis, mais tout le monde m’appelle Kadi. J’ai 23 ans. Je fais partie de l’équipe de France de ski en slopestyle et en big air. J’habite vers Annecy, en France, et ma station de cœur, c’est La Clusaz.

Tu peux nous raconter un petit peu ton enfance ?
À la base, mon père a fait les Jeux Olympiques en ski alpin, mais pour le Sénégal. Après sa carrière de haut niveau, il est devenu moniteur de ski. Ma mère enseignait la danse africaine : elle est prof de danse depuis 35 ans. Quand j’étais petit, je faisais du breakdance ! Sinon, j’ai trois sœurs. Ma grande sœur est danseuse professionnelle. Une autre est artiste musicienne, Sahëlie. J’ai toujours baigné dans la musique.

Comment est-ce que tu as commencé à skier ?
J’ai commencé à skier très jeune, mais à cette époque-là, mon vrai rêve, c’était d’être footballeur professionnel. Pendant mes années de ski alpin, je ne regardais jamais de compétitions ou de vidéos d’alpin. Je passais mon temps à regarder des vidéos de Sammy Carlson, Kevin Rolland, Candide Thovex, Simon Dumont, Tanner Hall… Je faisais du ski alpin, mais sans trop savoir pourquoi. Ce sont les coachs et mes potes qui m’ont fait réaliser que, sur les skis, j’allais toujours à droite à gauche, que je sautais tout le temps sur les bords de piste. J’ai toujours un peu fait le con avec mes skis.

Pour nous, c’étaient des vacances, mais en réalité, c’était des cours de danse toute la journée. Moi, je jouais du djembé, pour accompagner les cours. Pas juste taper dessus : je le faisais sérieusement.
— Kadi Gomis

En grandissant, tu écoutais quoi comme musique ?
J’ai toujours écouté de tout. J’ai vraiment baigné dans la musique. Mes parents organisaient des stages de danse au Sénégal. Ils avaient monté une agence de voyages sur mesure pour des Français, et on partait tous ensemble. Pour nous, c’étaient des vacances, mais en réalité, c’était des cours de danse toute la journée. Moi, je jouais du djembé, pour accompagner les cours. Pas juste taper dessus : je le faisais sérieusement. J’avais 10 ans. J’ai grandi avec les percussions africaines, et ensuite je me suis tourné vers le rap et le hip-hop. J’écoutais du rap français, mais j’étais encore plus attiré par le rap US. J’ai aussi pris des cours de batterie : c’est le seul instrument que j’ai vraiment appris correctement.

À quel moment est-ce que tu as commencé à utiliser un ordi pour faire de la musique ?
Je me suis mis à faire du son avec Tormod Frostad. C’est lui qui m’a encouragé à commencer. On est très proches depuis 2018–2019. On a tout de suite accroché. J’ai commencé à faire des edits sur Instagram très tôt, à une époque où ce qui est devenu normal aujourd’hui ne l’était pas encore. On s’est rendu compte qu’on avait exactement les mêmes goûts musicaux pour nos edits. Torm m’a dit : « Il faut que tu fasses des prods. Même si t’as jamais touché un ordi de ta vie, le principal, c’est l’oreille. » C’est depuis les JOJ (Jeux olympqies de la jeunesse) de 2020 que j’ai commencé à produire sur FL Studio.

Du coup, il y a une petite communauté de skieurs qui font de la prod ?
Oui, c’est assez marrant. Avec Torm, Hugo Burvall, Basti Bugatti et d’autres, on est dans un groupe iMessage de “skieurs-producteurs”, disons. Il y a aussi un gars (ndlr : @leadbluntt sur Instagram) qui a produit pour Destroy Lonely, qui nous a accostés et rapprochés. Lui nous a connus à travers le ski. Dans ce groupe, on est plusieurs, et tout le monde a un lien plus ou moins direct avec le milieu du ski.

 
Quand tu fais du son, tu es tellement concentré que tu ne peux pas laisser d’autres pensées entrer. Les yeux rivés sur l’écran, les mains sur le clavier, les oreilles dans le casque : ça fait une vraie barrière. En ski, tu peux te faire distraire sur un télésiège ou entre deux runs.
— Kadi Gomis

Et vous créez des sons ensemble ?
Oui. Sur le groupe iMessage, on s’envoie des prods ou des loops, juste des mélodies simples. Ensuite, quelqu’un renvoie le truc avec des drums, une bass, des percussions. Puis un autre demande le fichier .zip avec toutes les pistes pour bosser dessus. À la fin, on se retrouve à trois, quatre ou cinq sur un seul son, mais à distance. Les gros sons de trap que les gens écoutent aujourd’hui, ils sont souvent faits comme ça.

Pourquoi la trap fonctionne aussi bien en collaboration ?
Parce que la trap US a beaucoup été produite sur ordinateur. C’est aussi un milieu basé sur le contact. Ça fonctionne un peu comme un ping-pong entre producteurs.

Je n’ai pas trouvé ton SoundCloud en ligne. Tu fais ça en cachette ?
Je n’ai absolument rien en ligne ! Au début, quand j’ai commencé, je postais. T’as envie que les autres voient ce que tu fais. Mais avec le recul, je me dis que mes premières prods étaient vraiment claquées au sol. À un moment, j’ai compris qu’avant d’apparaître publiquement, je devais être vraiment bon. Je me suis dit que je publierais mes prods le jour où j’aurais décroché mon premier vrai placement, quand un rappeur utiliserait une de mes prods.

Et tu penses que ce sera bientôt ?
Je commence à avoir un bon niveau, dans le sens où je pourrais avoir des sons sur des albums. Hugo Burvall, par exemple, a une longueur d’avance. C’est un vrai musicien. Parfois, ce qu’il enregistre et travaille en prod, c’est lui qui le joue à la guitare. Il est déjà dans un label, il a des sons avec Ty Dolla Sign. Ça doit être un de ses premiers gros placements. De mon côté, j’ai environ 2000 prods sur mon ordi depuis que j’ai commencé. Un jour peut-être je sortirai une playlist.

Avec ta carrière de skieur pro, comment tu trouves le temps de faire de la musique ?
C’est justement quand je suis en trip de ski que j’ai le plus de temps. Je passe des heures dans les transports, les avions, les aéroports. Dans ces moments-là, je peux créer, parce qu’il n’y a absolument rien d’autre à faire. Alors que chez moi, il y a toujours quelque chose : un appel, un pote à voir… je suis moins focus.

Quand tu rides, tu écoutes toujours de la musique ?
Très souvent. Mais j’essaie de moins le faire en compétition. Les tricks deviennent tellement exigeants que j’essaie de ne me priver d’aucune information. J’ai envie d’utiliser mes oreilles, par exemple pour la vitesse. Torm aussi essaie de moins écouter de musique en compète. Et puis, quand tu fais de la prod, tu deviens hyper attentif aux détails dans les sons, ce qui peut presque te perturber. Je peux très vite perdre ma concentration à cause de ça.

Ta carrière de ski et la musique, c’est complémentaire ?
Oui, totalement. C’est du freestyle, c’est hyper créatif. Tu peux développer ton propre style, comme en musique. Certains sons, tu sais direct qui les a produits. Dans le park, c’est pareil : tu reconnais les riders, peu importe leur tenue.

Le ski est très physique, la musique plus mentale. Cet équilibre te fait du bien ?
Ça me permet de poser le cerveau et d’arrêter de penser au ski et au reste. Quand tu fais du son, tu es tellement concentré que tu ne peux pas laisser d’autres pensées entrer. Les yeux rivés sur l’écran, les mains sur le clavier, les oreilles dans le casque : ça fait une vraie barrière. En ski, tu peux te faire distraire sur un télésiège ou entre deux runs.

Tu as déjà vécu des périodes de blessure où la musique était une échappatoire ?
Comme maintenant (rires). Je suis un peu blessé à cause de ma chute à Aspen. Juste avant que tu m’appelles, je faisais du son. Je sais que c’est une passion. Si un jour, par malheur, je ne peux plus skier, je sais que je pourrai me consacrer à autre chose à fond. Avec la musique, j’ai retrouvé presque les mêmes sensations. Plaquer un gros trick ou finir une prod de ouf, c’est un peu pareil. Tu te dis : “banger”. T’as ta dose de dopamine, t’es satisfait. Et au pire, quand tu fais de la merde, tu fermes ton ordi et c’est fini.

C’est une frustration qui passe plus vite que de prendre une boîte en double 1620 sur de la glace…
Exactement !

 

Il y a aussi un autre univers artistique que tu explores : la fashion.
Sahëlie, ma sœur qui chante, fait aussi de la couture. Elle design des pièces. Depuis tout petit, j’aime me saper. Toute la famille aime bien s’habiller. Ce que j’ai toujours détesté, c’est porter la même chose que quelqu’un d’autre. Si j’arrivais à l’école et qu’un mec avait le même sweat que moi, ça me saoulait. Dans les snowparks, c’est pareil : tu peux vite te retrouver avec les mêmes pants ou la même veste que les autres. Quand tu as des sponsors, c’est inévitable. Alors j’ai commencé à faire des pièces custom. À déchirer, découper, peindre mes futs de ski. Sans trop réfléchir, juste avec l’idée d’être le seul à porter ça le lendemain dans le park.

Tu avais fait ça avec des sweats et t-shirts Oakley, non ?
Oui. J’aime beaucoup leurs produits, mais j’ai envie d’être différent. Le dernier truc que j’ai fait, c’est du flocage : j’ai imprimé des logos Oakley rares et exclusifs pour créer une pièce unique. Chez Oakley, ils ont vraiment kiffé la démarche. L’été dernier, ils m’ont invité à la Fashion Week de Paris pour le lancement d’une collection. Il m’arrive aussi de faire des shoots fashion pour des magazines. Tout est parti de ces fringues modifiées. Anecdote marrante : à Copper, aux États-Unis, un gars random est venu me voir. Il avait reproduit une pièce que j’avais faite avec un logo Oakley, en ajoutant le logo… même pas sur des vêtements Oakley (rires). Ça me motive à continuer.

C’était comment, la Fashion Week ?
C’était cool, mais c’est Paris… il y a beaucoup de monde (rires). J’ai rencontré des gens vraiment ancrés dans ce milieu. En grandissant à Annecy, on me considère comme un fashion guy. Mais là-bas… j’étais clairement un paysan. Ils me parlaient de marques dont je n’avais jamais entendu parler.

 

Tu veux développer davantage de projets dans la fashion ?
Oui. La fashion, la musique et le ski se rejoignent. Tu te fais un kit, tu skies, tu filmes, tu montes, tu mets du son… tout est lié. Ces trois univers sont toujours présents.

Mais tu n’as pas encore fait d’edit avec tes propres sons ?
Non, très rarement. Pourtant je pourrais. C’est drôle, j’utilise les prods des autres, mais pas les miennes. Quand tu fais une prod, tu l’as écoutée mille fois. À la fin, elle te saoule presque. Tu n’as plus l’excitation de faire un edit avec, parce que ça voudrait dire encore l’écouter cent fois de plus.

Le projet de rêve qui combinerait ski et musique ?
Avec Torm ! Je vais encore le shout-out dans cet article. Mon rêve, ce serait que notre premier placement se fasse sur une prod qu’on aurait réalisée ensemble. J’adore ce gang de producteurs-skieurs, qui ont tous cette double casquette.

Et percer dans la musique, indépendamment du ski ?
Ce n’est pas la même industrie, mais j’ai envie de garder un lien entre mon image de skieur et la musique. Je ne veux pas d’alias pour la prod. Je n’ai pas envie de scinder les deux.

Avoir un de tes sons sur une part de film de ski ?
À fond ! Torm l’a déjà fait dans Catpiss de Capeesh, dans la part de lui et Matěj Švancer. C’est une prod de Torm et de Johannes Taklo, un snowboardeur norvégien.

Dans la musique, qui t’inspire le plus ?
Il y en a tellement… Mais chez les producteurs, je dirais Ginseng, Starboy et Outtatown.

Et dans le ski ?
Kai Mahler. Son style, ses tricks, le choix des sons dans ses edits Instagram et YouTube… C’est celui qui m’a le plus inspiré ces dernières années. Et je veux aussi citer Phantom Brickworks  avec Hugo Burvall : il a produit plusieurs sons du film, et la musicalité était incroyable.

Un message pour conclure cette interview ?
J’invite vraiment les gens à essayer de faire de la musique. Mon plus grand regret, c’est de ne pas avoir commencé plus tôt. La prod, c’est un truc que Torm m’a fait découvrir et qui a changé ma vie. Je n’aurais jamais pensé que ça prendrait une telle place. C’est hyper prenant, hyper puissant. À partir de rien, en ouvrant un logiciel, tu peux construire une track complète. Même pas besoin d’instruments : c’est vraiment du “from scratch”, en tournant des curseurs et en modifiant des courbes. C’est fou.

— Un article en collaboration avec Oakley
 Interview : Maé Biedermann
 
Maé Biedermann